L’avocat devenu voix des gestionnaires de fortune

Après 17 ans à la tête de l’Association suisse des gestionnaires de fortune, Patrick Dorner aurait pu choisir la retraite. Mais en devenant administrateur indépendant pour JAR Capital à 67 ans, l’homme a préféré opter pour un nouveau mandat. Un nouveau soubresaut dans une carrière qui n’a jamais manqué de rebondis-sements. Par Frédéric Thomasset

Dans le monde feutré de la finance suisse, Patrick Dorner est une voix qui porte. De celles qui résonnent et s’installent dans la durée. En deux décennies d’interventions et de prises de position, l’ex-directeur de l’Association suisse des gestionnaires de fortune (ASG) a pris le temps de se faire un nom. Dans les couloirs du Palais fédéral, dans les salles de conseil de la FINMA, sur les plateaux de télévision ou dans la presse, l’homme a œuvré sur toutes les scènes du pays. À 67 ans, Patrick Dorner dispose incontestablement d’une aura dans le milieu. De quoi susciter un vent d’excitation chez JAR Capital Group – gestionnaire genevois – au moment de l’annonce de sa nomination, en juin, au poste d’administrateur indépendant. «Ce n’est pas n’importe qui, s’enthousiasme Gérald de Senger, fondateur et chairman de JAR Capital Group. Il a tellement fait pour notre profession. C’est une fierté de l’accueillir ici.»

Alors qu’il reçoit dans les bureaux genevois de JAR Capital, justement, Patrick Dorner préfère jouer la carte de l’humilité. «J’ai très certainement été une voix importante pour les gestionnaires de fortune en Suisse, mais il ne faut pas me prêter des vertus que je n’ai pas», souritle principal intéressé. À 67 ans et au terme d’une mission bien remplie – il a dirigé l’association de 2009 à mars 2026 –, il se dit en tout cas prêt à embrasser son nouveau mandat. «Pour moi, c’est la conclusion parfaite d’un parcours éclectique. Je me suis construit au gré des opportunités et je ne compte pas encore m’arrêter.»

CURIEUX, MAIS PAS DÉSINVOLTE

D’abord avocat, Patrick Dorner n’était en aucun cas destiné aumonde de lafinance. «Ma carrière est un empilement de diffé- rentes fonctions sans autre logique que le fait qu’elles ont croisé mon chemin à un moment donné.» Sans aller jusqu’à parler de désinvolture, ce fils de Zurichois né à Genève reconnaît s’être laissé porter par son envie de découvrir. Un professeur lui conseille le droit parce qu’il ouvre toutes les portes? Soit, ce sera l’Université de Genève et le brevet d’avocat. Il ne s’inscrit pas dans les délais à un programme de MBA? Il fonde à la place une étude avec deux associés, à tout juste 25 ans.

Porté par sa curiosité, l’homme bifurque encore trois ans plus tard. Ce sera cette fois la finance, chez Samuel Montagu, une maison de titres filiale de Midland Bank. La répartition des tâches estidéale pour lui: le juridique le matin, la vente d’obligations l’après-midi. «C’était une formation accélérée», s’enthousiasme Patrick Dorner.Il ne le sait pas encore, mais il vient de faire un premier pas concret vers un secteur dont il deviendra rapidement une figure. «Par la suite, j’ai encore été manager dans l’assurance à tout juste 31 ans, raconte le touche-à- tout. Tout mon parcours peut paraître décousu, mais j’y vois deux axes clairs. Premièrement, mon intérêt pour l’aventure humaine, qui me sera très utile dans le monde associatif. Deuxièmement, une volonté d’entreprendre qui me permettra de mieux saisir l’esprit d’indépendance des membres de l’ASG.»

«C’était le bon timing pour passer d’un pur organisme d’autorégulation à une organisation à même de défendre la profession.»

Patrick Dorner, ancien directeur de l’ASG

C’est en 2007 qu’il fait finalement le grand saut vers l’Association suisse des gestionnaires de fortune, après avoir ré- pondu à une annonce parue dans «L’Agefi». Sur la route de ses nouvelles fonctions, il croise Maurice Baudet, membre fondateur de l’association en 1986, puis Jean-Pierre Zuber et Alexander Rabian, qu’il qualifie volontiers de «gourou des OAR», les organismes d’autorégulation reconnus par la FINMA. Tous deux valident sa candidature, convaincus que Patrick Dorner, encore étranger à la loi sur le blanchiment d’argent (LBA), saura «maîtriser ses rouages en dix jours».

C’est dans cette nouvelle fonction que Patrick Dornerprend toute sa dimension. En 2009, le chantier est important et les gestionnaires indépendants sont sortis grandis de la crise de 2008. «C’était le bon timing pour passer d’un pur organisme d’autorégulation à une organisation à même de défendre la profession.» À l’époque, l’ASG représente environ 700 gestionnaires indépendants, et Genève est le centre névralgique du métier.

Avec son équipe, le nouveau directeur s’organise. Il développe des formations, des événements et des séminaires.Il veut donner un esprit de corps à la profession. Le rééquilibrage entre OAR et représentation s’opère et Patrick Dorner devient unefigureincontournabledumilieu.Cinq ans de travail pour transformer l’association et se préparer aux grands dossiers à venir. C’est à partir de 2014 que l’occasion de tester la nouvelle organisation se présente. Le monde politique se penche alors sur un paquet législatif comprenant la loi sur les services financiers (LSFin) et la loi sur les établissements financiers (LEFin). «Dans les premières versions, les exigences étaient désastreuses.»

C’est dans ce contexte que Patrick Dorner découvre les arcanes du monde politique et endosse son nouveau rôle de négociateur. Maniant parfaitement le français et l’allemand, son profil est apprécié à Berne. «J’y allais deux fois par semaine. J’alternais entre le Département des finances, les commissions et les rencontres informelles. Je n’arrivais pas avec un véritable agenda de lobbyiste. Je voulais avant tout partager la réalité de nos membres sur le terrain.»

LOIN DE L’HÉCATOMBE

Le travail est payant. PourPatrickDorner, la mouture finale, adoptée en 2018, est un succès. «On annonçait un cataclysme pour les petites structures, mais finalement, la taille moyenne des gestionnaires n’a guère évolué, avec trois ou quatre membres.» Aujourd’hui, on compte entre 1400 et 1500 structures autorisées, pour environ 500 milliards de francs d’actifs sous gestion. C’est moins que les quelque 2000 gestionnaires estimés avant la loi. Cette baisse serait due en partie à des causes naturelles, dont le recul des créations d’entreprises pendant la période de transition et les départs à la retraite non compensés.

À 67 ans, Patrick Dorner regarde le chemin parcouru avec un plaisir non dissimulé. Celui qui n’avait jamais réussi à se poser est finalement resté plus de dixneuf ans à l’ASG, avant de passer le relais cette année à Vivien Jain. «C’était tout simplement un job de rêve», insiste le principal intéressé. Et alors qu’il aurait pu opter pour une retraite bien méritée, il n’a pas résisté à l’appeldupiedde JARCapital. Pourquoi? «Ils ont une croissance rapide, une attractivité qui défie les logiques du secteur et une forte présence à l’international. Leur modèle me fascine. J’imagine qu’à 67 ans, je n’ai pas fini d’apprendre.»